Vous trouverez dans cette rubrique, des textes allant de la poésie au billet d'humeur réalisés par des citoyens voulant partager leur passion pour l'écrit.

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FICTION

Les Douze Silencieux

Le 11 novembre inspire aussi Visago avec ce texte émouvant de Roberto.

Douze noms dans le granit. 

 

Deux en 1914 

Quatre en 1915, 

Deux en 1916 

Un en 1917 

Trois encore en 1918

 

Douze à monter une garde éternelle et silencieuse entre une église qui n’a plus la foi et une mairie aux prises avec des problèmes de voirie.  Douze noms, et huit familles. Des frères, peut-être un père et un fils. Tout le village est présent.

 

Douze cris de femmes apprenant l’horreur. Douze matins où le monde bascule, où tout s'arrête, où rien ne sera comme avant, où les hommes cessent d'être humains.

 

Douze vies pétries d’amour, d’espoir, d’avenir. Une longue patience qui creusait les sillons, saison après saison, des mains habiles qui montaient les charpentes, qui forgeaient les outils, qui battaient le blé, qui jouaient aux cartes entre copains et de l’accordéon le samedi soir. Peut-être un étudiant en médecine qui aurait guéri des centaines de malades, peut-être un simplet qui aurait vécu heureux près de ses moutons. 

 

Douze vies qui auront tout connu du pire. La boue, le froid, les rats, les gaz, l’ami qui meurt contre vous, l’agonie sous le soleil, les silences avant l’assaut, le sifflement des balles, le tonnerre des canonnades, le corps à corps aux baïonnettes, les ordres et les contre-ordres, les nuits glacées qui n’auront pas d’aube, la faim, la chiasse, la merde et l’odeur de la mort. 

 

Parce qu’il a fallu partir. On ne leur a rien demandé, que leur vie. Douze, comme des milliers, comme des millions. Ils se sont battus pour des frontières qui n’existent plus. Pour un drapeau qu’on n’agite maintenant que dans les matchs de foot. Pour des lois qu’on fait à Bruxelles et une monnaie fondue dans le Deutsch Mark. Pour qu’il n’y ait plus jamais ça, et vingt ans après les fils ont remis le couvert. 

 

Douze apôtres de la religion de la mort qui ont concélébré l’horrible Cène du Chemin des Dames, de Douaumont, de la Marne.

Douze victimes de l’absurde, gravées dans la pierre grise du pays, pathétiques et dérisoires sentinelles de la folie humaine, qui attendent que la poussière du temps comble les mémoires du sédiment de l’oubli.