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Etes-vous au courant que la plage est interdite ?

Il y a quelques jours la rédaction de VisagoNews a pris des nouvelles d’une de ses membres fondatrices. Artiste de son état, cette ancienne habitante de Villiers-le-bel est confinée en Normandie, en bord de mer, où elle vit depuis sa retraite. Nous partageons avec son accord, un extrait de nos échanges qui ont mis en exergue l’importance des actions de chacun en cette période de crise sanitaire mais aussi sur le rôle de l’artiste.



Bord de mer, avez-vous dit ? Quelle chance d’avoir pour horizon la mer quand nombre d’entre nous est enfermé entre quatre murs et/ou en milieu urbain dense ! Mais en période de confinement, comme dans la vie d’avant le Covid-19, rien n’est noir ou blanc… La réalité est toujours plus nuancée. En effet, comme pour beaucoup d’entre nous, le Covid-19 est venu faire irruption dans sa vie et de façon très réelle. Deux de ses amies médecin ont été touchées par le virus dans l’exercice de leurs missions. L’une d’elle en est décédée. Avant de mourir, elle avait demandé à son amie artiste et confinée en bord de mer de lui « faire voir et entendre la mer une dernière fois ».



RENCONTRE AVEC LES GENDARMES Nos conversations ont débuté sur WhatsApp par l’envoi d’images réalisées pour ses amies médecins. Flux et reflux de la mer. Les vagues qui se fracassent sur les rochers… ces quelques instants d’évasion écourtées par des bruits de pas accélérés sur les galets puis un puissant « Madame madame ! ». Au téléphone, elle nous raconte : « Ce sont trois gendarmes qui arrivent au moment où vous entendez "madame madame !" vers la 14e seconde… Entièrement seule sur la plage et ne mettant personne en danger. Je n’en ai pas moins mon carnet de chèque sur moi, sachant le coût que pourrait me valoir ces quelques images vidéos capturées pour mon amie médecin. - Etes-vous au courant que la plage est interdite ? - Oui. - Vous savez ce que cela va vous coûter ?  - Oui, mais écoutez je fais l’enregistrement du bruit des vagues et de la mer pour une amie médecin rattrapée par le Covid-19 et qui veut encore voir et entendre la mer sans doute une dernière fois. (Je pleure en parlant et ça ce n’est pas calculé) - votre carte d’identité etc... Voilà ! Si je marche sur le boulevard maritime pas de problème ! Si je m’approche de la mer et marche sur les galets là c’est 135 euros. Il faut être là où la police et la gendarmerie circulent sur les routes construites par les hommes ; pas en face de ce qui est sauvage : la falaise, l’eau de la mer et sa respiration ; le rayonnement du soleil… Donc pas en face de ce qui nous échappe et nous émerveille ! Et qui n'a pas été créé par les hommes. - Vous avez fini votre photo ?  - Oui. - Bon ça ira pour cette fois, maintenant quittez la plage.  - Oui.


UN APRÈS A PRÉPARER AUJOURD'HUI Deux jours plus tard, notre échange se poursuit. Les nouvelles sont mauvaises sur ce bord de mer. La tristesse et la colère se font sentir au bout du fil… L’envie d’aller de l’avant aussi. « Vous vous souvenez mon amie médecin, Vanessa ? Elle est morte ce matin des suites du Covid-19 attrapé dans l’exercice de ses fonctions. Mon autre amie Dominique, médecin elle aussi, est, elle en traitement encore chez elle. Elle n’a pas le moral… Malgré ces tristes nouvelles, j’ai fait volte-face. Ne pas se faire avoir. Faire la traversée. Il y a un après à préparer aujourd'hui. Il me faut sortir quelque chose de ces colères qui me broient et ne pas être broyée par la situation. En ce moment, je pense beaucoup à la dimension de l’espace extérieur qui est le même pour moi à Villiers-le-Bel et en Normandie... Le corps dans l’espace. Les sensations du corps dans l’espace. Voir le ciel, ressentir les soleils, les pluies, les vents. Voir la lune...Tout ce que l'Être humain n’a pas construit de ses propres mains ... et qui est GRAND ! Le mental est modifié par ces sensations-là. Entre les gendarmes et moi des kilomètres alors que nous n’étions qu’à un mètre réglementaire. La distance sanitaire. Moi à genou devant la beauté : la mer à cette limite entre TERRE et EAU pour traduire en image cette sensation de la conjonction entre la lumière et cette caresse de l’eau sur la terre… quelque chose de doux, un jour d’harmonie... En contraste total avec leurs bruits de pas dans mon dos et leurs pieds s’enfonçant bruyamment dans les galets. Je les entends : je garde mon cap et ne bouge pas pour continuer immobile à filmer. Il faut que ce ne soit pas trop court et que l’image reste belle et échappe à l’absurdité de la situation. Nous sommes mes amies médecins, la gendarmerie et moi-même, chacun.e dans un même combat… Lutter contre la maladie et la mort... Il ne faut pas se tromper d’ennemi n’est-ce pas ? Pourtant ça ne passe pas ! il faut que je définisse ma place dans tout cela.



CHACUN A SA PLACE DANS CETTE LUTTE Récapitulons : Des amies soignantes luttant pour sauver des vies deviennent elles-mêmes malades. Elles me demandent une chose interdite pour aller mieux : filmer et photographier la mer et me voilà bravant l’interdit devant des gendarmes me disant c’est interdit d’être LÀ ! Et pourtant je me souviens qu’en Haïti lors du tremblement de terre (2010), les haïtiens et leurs médecins disaient "merci pour les médicaments et la nourriture mais envoyez-nous des livres et aussi de la poésie !" Oui j’ai la chance d’habiter là où je suis.  On pourrait me prendre pour une sale égoïste qui fait un caprice et ne peut pas attendre la fin du confinement pour faire ses satanées photos… en dérangeant pour rien des gendarmes qui ont des choses beaucoup plus importantes à faire que de surveiller une vieille femme sur une plage ! Mais je garde en mémoire les mots de mon amie médecin, encore en traitement et très affaiblie : « les soignants ont aussi besoin qu’on soit à leurs côtés pour les accompagner dans la guérison. Ça passe aussi par les soins prodigués à notre sensibilité, au sensible ». Vous avez vu les kilomètres de mots que je dois aligner pour arriver à faire entendre un geste, une action ? Et chasser ma mauvaise “conscience” ? Écrire et en parler me permet de transformer ma colère en compréhension pour moi-même puis vis-à-vis des autres... « Ainsi confinée je me sens utile et moins seule... ».


Par la rédaction


Photos et Vidéo © Visago Média


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