• REPORTAGE / INTERVIEW

« En détruisant le savoir, ils détruisent leur paradis »


Dans un collège du Val d’Oise, cinq jours après les attentats, de jeunes ados échangent leurs impressions, mais aussi leurs réflexions. Et ils sont mille fois plus matures que les hommes qu’ils décrivent..…

Mercredi 12 h 30 : la sonnerie vient de retentir dans ce collège du Val d’Oise et les ados dévalent les escaliers pour se précipiter vers la sortie… enfin pas tous, car un petit groupe se dirige en discutant vers la salle de permanence pour le fameux « pique-nique médiation » mensuel.

Ils sont 17, âgés de 13 à 15 ans, garçons et filles de 4ème et de 3ème, médiateurs depuis un ou deux ans, volontaires pour aider, par l’écoute et la parole, leurs camarades plus jeunes à trouver des solutions à leurs conflits. Ils ont reçu une solide formation aux compétences psycho-sociales puis aux techniques de la médiation. Une fois par mois ils se retrouvent avec les adultes qui les ont formés, professeur de français et documentaliste, pour une séance de partage et de supervision.

Mais aujourd’hui, après le pique nique et la mousse au chocolat partagée, impossible de ne pas parler de l’actualité. Bien sur, comme tous les jeunes de tous les collèges de France, ils ont passé le début de la matinée de lundi, dans leur classe, à réfléchir et à s’exprimer sur les attentats de vendredi puis ils ont participé à la minute de silence avec leurs camarades.

« Pour Charlie je ne me sentais pas visée mais maintenant… »

Mais aujourd’hui, dans l’ambiance d’écoute qui caractérise leurs rencontres, ils ont envie d’aller plus loin, comme leur suggère avec bienveillance leur enseignante en lançant le traditionnel « comment cha va ? » qui permet à chacun de s’exprimer et de proposer à un camarade de faire de même :

- Comment cha va, Killian (1) ?

- Cha va bien maintenant parce qu’on a déjà parlé des attentats, mais je me dis toujours que ça aurait pu être nous…comment cha va Elsa ?

- Inquiète : pour Charlie je ne me sentais pas visée mais maintenant ça peut arriver à n’importe qui ! comment cha va Myriam ?

- J’ai été très touchée des messages de solidarité du monde entier.

- Et moi par la solidarité des Français…

Cette fois ci, très vite, le jeu du « comment cha va » s’interrompt pour laisser place à une expression plus spontanée.

« On va laisser un monde en guerre à nos enfants »

- Pourquoi est ce qu’il faut attendre un attentat pour être solidaires ? demande Celia

- Et pourquoi est ce qu’ils s’en sont pris à la France ? se demande Louis qui fait les questions et les réponses : peut- être parce que notre pays est le symbole de la liberté ?

- Moi, ce qui me choque explique Enzo c’est qu’au printemps il y a eu un attentat dans une université au Kenya ; ça a fait 127 morts mais personne n’en a parlé..

Léa s’interroge : comment ces hommes ont-ils pu se lever le matin en se disant qu’ils allaient tuer ?

- On leur a fait un tel lavage de cerveau.

- Et on les a séparés de leur famille ; leur famille c’est maintenant la cellule de terroristes et ils n’ont plus rien à perdre.

- Mais ces terroristes, ce sont des êtres humains ; est ce qu’ils méritent de mourir ?

- Et on répond à la violence par la violence en bombardant Daesh…

Deborah, dont le père est pompier, se voit déjà maman :

- On va laisser un monde en guerre à nos enfants. Et Latifa réagit :

- Moi je suis très en colère ; j’ai vraiment envie de faire quelque chose ; j’ai envie de me battre mais je sais que prendre les armes, c’est pas la meilleure solution.

- Ce qu’il faudrait répond Killian c’est faire cesser les ventes d’armes

- Et aussi intervenir sur les réseaux de terroristes ; c’est possible de mieux contrôler internet propose Briac, le geek du groupe.

Latifa, élève de 4ème, reprend la parole : « En détruisant le savoir, ils détruisent leur paradis, le savoir c’est ce qu’il y a de plus beau dans le monde. Je lis en ce moment « les philosophes sur le divan », tout le monde peut devenir philosophe. S’ils connaissaient le plaisir de lire, ils n’en seraient pas arrivés là ! »

Les camarades se taisent.Remarque profonde ou naïve ? Chacun jugera…mais il semble évident qu’une éducation aux valeurs humanistes change le regard porté sur soi et sur les autres. Elle prédispose à l’empathie, à la solidarité, à ce bien vivre ensemble qui manque tellement à notre société…

Par Brigitte Liatard

(1) Tous les prénoms ont été changé.


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