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Villiers-le-Bel : Une conférence pour comprendre la radicalisation


Une conférence pour mieux comprendre la radicalisation était organisée, jeudi 23 février, par la maison de quartier Salvador Allende de Villiers-le-Bel. Un sujet particulièrement d’actualité alors qu’un rapport de deux sénatrices, Esther Benbassa et Catherine Troendlé, rendu public la veille, a dressé un bilan très négatif des missions de pilotage menées actuellement sur la question.

La municipalité de Villiers le Bel a organisé une université populaire ouverte à tous du 9 février au 2 mars 2017 : quatre débats et une pièce de théâtre ont été consacrés à la sensibilisation autour de la radicalisation et de sa prévention.

Ce jeudi 23 février, Marwan Mohamed, sociologue français docteur en sciences sociales et chargé de recherche au CNRS, est venu pour exposer son analyse sur les réponses publiques en matière de lutte contre la radicalisation. Il a non seulement fait un état des lieux des principaux axes de recherche actuellement menés en France sur ce thème, mais également apporté quelques réponses devant un public très impliqué dans la vie des quartiers, composé en majorité de responsables de mouvements associatifs, d’élus, et d’enseignants.

Marwan Mohammed animant la table-ronde « Analyse des réponses publiques

en matière de lutte contre la radicalisation »

« Radicalisation de l’islam ou islamisation de la radicalité » ? s’est interrogé Marwan Mohamed.

Le sociologue a constaté qu’après les attentats perpétrés en France, ce fut l’état d’urgence, sans pour autant que le débat d’idées n’ait eu lieu pour lutter contre la radicalisation. Et surtout, pour mieux comprendre sa genèse. Le temps de la recherche est un temps long qui demande d’aller sur le terrain, de rencontrer les gens en quête d’un diagnostic.

Marwan Mohamed a ainsi exposé les travaux de trois grands spécialistes de la radicalisation : Olivier Roy, politologue et directeur de recherche au CNRS, Gilles Kepel, politologue français, spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain (dont on a pu percevoir, lors de cette conférence, qu’ils n’avaient pas la même lecture pour rechercher les racines de la radicalisation).

Enfin François Burgat, politologue et directeur de recherche et d’études sur le monde arabe et musulman d’Aix en Provence, qui s’est démarqué, lui, en privilégiant une explication politique plus qu’idéologique.

Olivier Roy : la thèse psychologique où la religion est secondaire !

Ainsi pour Olivier Roy, la radicalisation précède l’islamisation. La matrice radicale est à chercher dans l’esprit d’aventure propre à la jeunesse, emprunt d’un certain nihilisme face au monde qui l’entoure. Aujourd’hui cet esprit d’aventure ne trouve pas de « grandes causes », estime-t-il. Sur le marché de l’engagement n’existent plus ni la révolution cubaine et le soutien à Fidel Castro ou à Che Guevara, ni les anti-impérialistes, ni les anti système. Il ne reste que le Djihad, qui contrairement aux apparences ne recrute pas que des exclus économiques, mais aussi des personnes, dotées économiquement et culturellement, qui partent en abandonnant tout au service d’une cause.

Gilles Kepel : la thèse religieuse ou l’islamisation de la radicalité !

De son côté, Gilles Kepel estime, lui, qu’il faut surveiller les islamistes ! Ses recherches sociologiques tendent à montrer que la seule variable de mobilisation dans les quartiers populaires est l’islam. Le djihad, selon lui, incarne la troisième génération de l’islam en France. Le chercheur établit une relation de cause à effet entre désespérance sociale et radicalisme. S’appuyant sur l’importance de la foi religieuse chez certains, les djihadistes recrutent principalement parmi les enfants des quartiers relégués où l’islam serait devenue une norme, multipliant les signes ostensibles dans leur quotidien. Cette thèse est anxiogène, car elle montre les banlieues comme des foyers du djihad, mais aussi ambigüe car elle ne peut préciser s’il s’agit d’un phénomène général ou d’un fait minoritaire.

François Burgat : «La matrice de la radicalisation est politique, pas idéologique» !!

LPour François Burgat, ces discours autour de la radicalisation sont dangereux, car ils font le jeu des terroristes. Même si la montée du djihad en France renvoie à des dysfonctionnements géopolitiques (les guerres dans la Lybie de Kadhafi, l’Irak, la Palestine), il existe aussi un problème français. Pour ce chercheur, les causes de la radicalisation sont introspectives. Le djihad au sens noble, devient une révolte, «une rhétorique de l’inversion», face aux humiliations, un esprit de revanche face à la montée de l’islamophobie et à l’exclusion socioéconomique. Dans ce cas, le djihad est effort de résistance, un combat légitime : « Vous êtes humiliés, relevez la tête !» ; « vous êtes pauvres et faibles : venez avec nous vous serez forts ! », tel est le type de discours tenu aux candidats au djihad.

En guise de conclusion, Marwan Mohamed a estimé que la tâche du gouvernement était loin d’être aisée. Car si la critique reste assez facile, il est beaucoup plus difficile d’agir. Le repérage nécessaire ne peut se faire en dehors de l’action policière. Il n’existe pas de prévention de la radicalisation sans croiser de toute façon une cellule policière. C’est en parlant à ceux qui ont choisi de partir, comme l’a fait le journaliste David Thomson, que l’on pourra avancer dans la connaissance de leur motivation. Agir vite pour rassurer la population ne veut pas dire que l’on agit dans le bon sens. Par exemple, les centres proposant la déradicalisation ne sont pas efficaces, car y sont maintenus des gens dont les idées radicales se sont installées de longue date et qui n’évolueront pas sur ce point en restant confinés entre eux.

Prévenir par l’entraide

A la fin de l’exposé, le silence s’est fait dans la salle. Puis une élue, ainsi que des éducateurs, qui interviennent dans les associations d’aide dans les quartiers de Villiers-le-Bel, ont indiqué quelle était l’étendue des problèmes rencontrés par nombres de familles défavorisées pour assumer l’éducation des enfants.

Pour ces personnes impliquées sur le terrain, une idée transparaît : celle de la prévention par l’entraide, en menant des actions culturelles auprès du public. Mais aussi celle de l’aide qu’il faudrait apporter aux familles incapables de suivre la scolarité de leurs enfants. Conscients que la sensibilisation à elle seule ne suffit pas, le tutorat fait par des bénévoles (retraités, étudiants ou autres) a été alors évoqué.

Enfin, une autre idée est apparue : à savoir, que le problème du djihad n’est pas seulement identitaire et que l’on ne peut en exclure la dimension religieuse. Qu’il s’agit également d’une question d’ancrage.

L’ancrage est ce qui permet à une personne de se projeter et ses trois moteurs sont

1. des liens forts (comme la famille)

2. la légitimité politique et citoyenne (reconnaissance en tant que citoyen)

3. la fonction (comme un métier, la réussite scolaire ou l’obtention d’un diplôme)

Le but des discours de propagande vise donc à casser les ancrages vis-à-vis des autres. La plupart du temps, les jeunes adolescents qui sont sous emprise mentale ont un problème d’ancrage affectif (perte de repères, absence du rôle éducatif des parents). Leurs convictions seraient ainsi plus faciles à ébranler. D’après Marwan Mohammed, « il n’existe pas de grille objective pour repérer une personne radicalisée, la marge de manœuvre sans faire appel à la subjectivité de celui qui signale est très fine ».

Selon un rapport d’Amnesty International, depuis les attentats, les perquisitions et autres assignations à résidence, «seules 0, 3% des mesures de l’état d’urgence ont conduit à une enquête judiciaire pour faits de terrorisme.» Mais entretemps, comme le craint François Burgat, «combien de radicaux auront-ils été fabriqués» ?

Dans la salle, un dernier sentiment a alors émergé, lié à la prochaine élection présidentielle en France : l’anxiété résultant de l’éventuelle arrivée au pouvoir d’une présidente Front National qui pourrait attiser encore l’islamophobie. Et son corollaire : le djihad.

Par Saliha Medarbi

et Jacques Hasboun

1. Rapport intitulé : «Désendoctrinement, désembrigadement et réinsertion des djihadistes en France et en Europe».

2. « Djihad » signifie littéralement « effort », « combat ».

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