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“A voix haute” : le film qui porte haut les voix des banlieues


Pour Visago, Agnès Desfosses a été voir “A voix haute”, un film sur le concours d’éloquence organisé depuis quelques années par Eloquencia, un programme d’expression publique, en Seine Saint-Denis. La joie éprouvée lui a donné l’envie d’en savoir plus.

De l'extérieur…

En sortant du cinéma de Forcalquier, fin mai, j'ai été envahie par une nostalgie mêlée à une grande joie dont je cherchais le pourquoi... La joie, je l'ai eu, rien qu’en écoutant et en voyant des étudiants de l’Université de Saint Denis se transformer en "ambassadeurs de la liberté d'expression".

Presque tous venus des banlieues Nord et Est de Paris, ils préparent en six semaines un concours d’éloquence imaginé par « Eloquentia », programme d’expression publique développé par la Coopérative Indigo. Très vite une énergie créatrice se décuple tant du coté des intervenants que des étudiants. La progression du groupe est évidente, sa métamorphose émouvante et spectaculaire.

- en finir avec l’angoisse d’être ressenti par la voix, le langage, le vêtement, l'attitude, comme étant "de la banlieue"

- cesser d’être un "sans voix "disant : "la parole m'a manqué."!

- goûter aux plaisirs de la diction de la langue française afin d'être entendu et compris par tous !

- s’autoriser à exprimer sa sensibilité, ses émotions, sa pensée par une écriture personnelle et…

-…tenir un public en haleine!

Chacun des êtres en présence dans le film A voix Haute nous touche

.…Et la nostalgie ? Je sais maintenant d'où elle vient! Regarder le film A Voix Haute, m’a replongée à une tout autre échelle dans l’ambiance des ateliers artistiques que j’animais à Villiers-le-Bel: les mêmes rires pour surpasser les timidités, le bonheur entre nous de voir chacun nous émouvoir, oser... Le, la découvrir, se découvrir dans des capacités que l'on ignorait de soi et des autres, le tout, dans un esprit où la compétition est absente.

De l'intérieur…

Il me fallait en savoir plus sur le parcours, les questionnements de ses étudiants et leur opinion sur ce film « vécu de l’intérieur ». J’ai donc rencontré deux étudiantes de Villiers le Bel ayant participé au film A Voix Haute. L’une dans l’organisation et l’autre du casting du film.

La première Farah, étudiante en sciences politiques, a participé à la première formation d’« Eloquentia » en 2012/2013. Elle raconte: «Il y a quatre ans, Robert Badinter est invité à prendre la parole dès le début de la formation. Il évoque ses dernières plaidoiries pour sauver des condamnés à mort, et ce, avant l’abolition de la peine de mort en 1981 dont il a été un des chantres: « j’étais au bord de la crise cardiaque tant la tension était palpable, dit-il, mais je n’ai jamais échoué et j’ai sauvé chacun d’eux. »

Pour Farah, c’est une révélation. « Rien que par l’argumentation, par la voix, la parole, la mort de condamnés peut être évitée ! Des vies sauvées ! Je pourrai alors retourner beaucoup de situations délicates, rien que par la parole! » Dès l’enfance, elle voyait des injustices, mais comment les formuler ? Elle intervenait souvent sous le coup de la colère et de l’émotion, trouvant difficilement les mots justes. « Et c’est violent de ne pas trouver les mots ! Et tout partait en vrille… »

Avec Eloquentia, elle réussit à être posée, à argumenter. Elle prend la parole sans peur, sans trouble du langage, sans les tremblements qui parasitent la parole. Connaissant la valeur de ce qu’elle a acquis, très tôt elle transmettra à d’autres jeunes à peine moins âgés qu’elle, la prise de parole : le Conseil Départemental de la Seine Saint Denis, souhaite que de telles expériences se développent auprès des adolescents de collèges du 93 pour des formations allant de deux à huit heures : « Ne laisse personne parler à ta place ! » dit-elle aux élèves qui n’envisagent pas pour eux même la prise de parole. Ils n’ont pas conscience qu’ils ont un pouvoir : Oser dire haut et fort. Ils n’imaginent pas le caractère subversif de la parole. »

Dommage que cela n’existe pas dans le 95. D’un département à l’autre il n’y a pas d’égalité ; les élèves n’ont pas les mêmes opportunités. « Quant à Paris… je suis arrivée dans un autre monde tant les possibilités sont grandes ! » dit elle.

Convaincue par l’enjeu défendu par Stephan de Freitas, créateur de cette formation puis du film, elle participe à l’organisation du concours d’éloquence et à la communication autour de la réalisation du film avec la promotion 2015/2016 : « Ça allait de la réservation des salles à l’université jusqu’aux rendez-vous avec les journalistes! »

L’autre étudiante, Ouanissa, en fin de maitrise de droit, fait parti du « casting » du film. Chaque année elle assistait à toutes les séances du concours d’éloquence avec enthousiasme. Mais grande timide et s’estimant trop sérieuse, elle mit près de trois ans à oser faire cette formation. D’avoir été prise, ça l’a rassurée : elle eut alors la volonté de se dépasser.

« Avec tout ce qu’on dit de la banlieue... La majorité des médias ont des a priori sur les jeunes: « ils sont violents, difficiles, n’écoutent pas ! explique-t-elle. « On se pensait incapable. Vu d’où on vient, on doit faire plus d’effort. Il fallait nous faire entendre. Véhiculer nos idées. Communiquer. À chaque séance de préparation du concours d’éloquence, on s’est mis à nu et en confiance. Croire en nous même individuellement avant de faire groupe. Toute l’équipe du tournage était là avec Stéphane De Freitas à chaque séance, le samedi dès le matin et ça pouvait se terminer très tard si on en avait besoin : On était suivi par les caméras mais ils ont réussi à nous les faire oublier, ça ne nous gênait pas ! Il faut vraiment le vivre pour le croire. »

Et puis, elle a découvert le film… « Ah ! Incroyable ! On est ressorti du cinéma avec une pêche ! On ne s’attendait pas à ce résultat là ! confie-t-elle. Ça fait du bien : C’est tout sauf ce qu’on a l’habitude d’entendre sur nous en banlieue. On a démonté un à un les préjugés. C’est tellement nous avec l’envie de réussir dans la vie ! Terriblement ouvert, vivant, aimant, beau, humain ! Égaux dans nos différences, rassemblés autour de la parole et de l’écriture. Ça reflète ce que l’on est: sans indifférence vis à vis de l’autre ». Et de conclure : « Tout s’est réalisé sans esprit de concurrence. Ailleurs c’est la compétition permanente ».

Avant de reprendre ses études sur la saison 2017/2018, cette étudiante affirme vivre une expérience professionnelle qu’elle n’aurait pu envisager avant sa participation à Eloquentia. Pendant un an, pour le ministère de la justice, elle est conseillère professionnelle, un métier où elle doit prendre la parole tous les jours devant des groupes de personnes. « Parler à 12 personnes ce n’est pas la mer à boire !! lance-t-elle. A Eloquentia, c’était devant 300… »

A voix haute: Un autre regard sur la jeunesse venant de la banlieue. Un film intelligent, respectueux. Une nécessité aujourd'hui. Un travail fin et essentiel pour une meilleure égalité entre les étudiants d’où qu’ils viennent.

Par Agnès Desfosses

Pour aller plus loin

• Programme Eloquentia

• A voix haute - la force de la parole

un film de Stephan De Freitas, coréalisé avec Ladj ly, producteurs Harry et Anna Torjman - film 2016

• Stéphane de Freitas : « la jeunesse stigmatisée des banlieues est dotée d’un vrai talent »,

TéléObs, 15 novembre 2016.

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